samedi 4 juin 2016

DAECH à FALOUJA : tuer le monstre et l'empêcher de renaître.


Myriam Benraad,  spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient, était invitée jeudi dernier par l'Institut français d'Erbil pour une conférence intitulée :
Par-delà l'Etat islamique en Irak, l'irrémédiable sécession sunnite ?

Vous trouverez ci-après un compte-rendu de ses propos qui permettent de comprendre un peu mieux la terrible situation actuelle.

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Le Sunnite, construction d’un ennemi.

Il convient de replacer la question de l’Etat islamique dans la perspective de la dernière décennie irakienne pour essayer d’envisager l’après.

Après le 11 septembre, et à la veille de la deuxième guerre du Golfe, les Etats-Unis sont à la recherche d’un ennemi : ils le trouveront, ou plutôt le créeront : les Sunnites - considérés comme les soutiens directs du régime baasiste dictatorial de Saddam Hussein. Absurdité, car la majorité des arabes sunnites n’avaient rien à voir avec Saddam.

La bataille de Falouja (2003-2004) : creuset de l’Etat islamique.

Après la chute de Saddam, les américains contrôlent la ville de Falouja. En avril 2003, des habitants manifestent pacifiquement pour la réouverture d’une école mais les GI’s postés sur le toit croient à une attaque et tirent sur la foule. C’est un massacre. La population de la ville, profondément choquée, décide de prendre les armes contre l’envahisseur. La jeunesse radicalisée – la génération embargo – échappe aux notables modérés et appelle au jihad. C’est le début d’une bataille sanglante qui va durer un an et dont l’épisode le plus connu est le lynchage de mercenaires américains.

L’image de cette foule en liesse devant les corps pendus et carbonisés des contractuels de BlackWater va choquer l’Amérique qui va prendre alors conscience qu’on lui a menti et que tout se passe mal en Irak.

A Falouja, la résistance à l’envahisseur américain se compose de deux forces principales : les anciens baasistes, d’une part, et la jeunesse salafiste radicale dirigée par un certain Zarkaoui, d’autre part.

Cette mouvance salafiste a été encouragée par Saddam lui-même dans les années 90 avec sa grande « campagne de la foi » dont le but était de retrouver une légitimité populaire grâce à une référence accrue à l’islam.

Notons déjà la présence de combattants djihadistes étrangers, principalement des Marocains, des Saoudiens et des Anglais.

Les Sunnites, les grands perdants du nouvel ordre américain en Irak.

Perçus par les Américains comme les principaux complices de Saddam, les Sunnites vont être écartés du nouveau pouvoir qui se met en place à Bagdad. Ils sont sous-représentés dans tous les ministères et ne possèdent aucun poste clef.

Pour les Sunnites, les Chiites et les Kurdes - soutenus par les Iraniens et les Américains – sont les traîtres qui ont vendu l’Irak.

En 2005 : les arabes sunnites sortent du processus électoral et ne sont pas là pour rédiger la nouvelle Constitution. Ils sont absents de presque tous les rouages du nouvel Etat.

2005-2008 : Zarkaoui commence à mettre en place son Emirat islamique, il fait régner la terreur à coups d’égorgements, de voitures piégées et de têtes tranchées mais son Emirat est affaibli par les attaques de l’armée américaine rendues relativement efficaces grâce à une alliance avec certaines tribus.

2008 : Pour les Américains, tout est réglé, l’insurrection est finie, on peut partir ! Obama est élu avec la promesse d’un retrait rapide des troupes d’Irak. Un comble, car en fait rien n’est réglé : les attentats continuent et les Sunnites n’ont toujours aucun pouvoir. Maliki, le chef du gouvernement irakien, place les membres de sa famille à tous les postes clefs.

En 20011, Obama annonce qu’il quitte l’Irak « souverain » ! mais quel Irak ? Un Etat corrompu, reconnu uniquement à Bagdad et dans quelques villes, protégé par une armée démotivée. Terrible responsabilité des Américains qui ont détruit un pays et l’abandonnent au chaos.

L’Etat islamique : de l’horreur du vide à l’horreur.

Une fois les Américains partis, la voie est libre pour l’Etat islamique qui négocie avec les notables et les tribus et entre dans de nombreuses villes, comme Falouja, Kirkouk, Mossoul, sans combattre. L’armée irakienne se replie, les soldats désertent car pourquoi se battre ? pour l’Irak (qui n’existe plus) ? pour Maliki (qui est un corrompu) ?

L’Etat islamique suscite alors un espoir pour les populations arabes sunnites : promesse d’une lutte contre la corruption, d’une aide financière aux plus démunis, d’un ordre retrouvé après le désordre et la guerre des dernières années.

Hélas, c’est très vite la désillusion. La guerre continue, les bombardements rendent la vie impossible, les exécutions publiques rythment le quotidien. Une vie meilleure grâce au Califat ? Mais, non, c’est la terreur, la pénurie et la misère qui règnent. De nombreuses révoltes populaires sont écrasées dans le sang.

Et après ?

On peut raisonnablement penser que l’Etat islamique va être vaincu, du moins chassé des principales villes qu’il occupe aujourd’hui. Et après ? Falouja libéré ? Mossoul libéré ? mais par qui ? par des miliciens chiites qui détestent les Sunnites ? par des peshmergas kurdes qui détestent les arabes ? par des politiciens millionnaires de Bagdad qui ne pensent qu’à s’enrichir sans se soucier des populations qui vivent dans les égouts ?

Si on libère les territoires sans une stratégie derrière pour recréer une légitimité politique, alors il y a peu d’espoir que la guerre cesse.  L’Etat islamique a tiré sa puissance du vide politique qu’il avait face à lui. Sans formule politique alternative à proposer, il risque de toujours renaître de ses cendres. Les Sunnites doivent être représentés dans les instances politiques et gouvernementales.

Redessiner la carte en créant un nouvel état chiite, un nouvel état sunnite et un état kurde ne semble pas une solution mais plutôt un problème susceptible d’entraîner des décennies de guerres pour le contrôle de frontières supposées naturelles ou historiques.

Un retour du Politique est absolument nécessaire. Objectif : maintenir l’Irak et trouver des solutions d’autonomie et de fédéralisme acceptables pour que les populations puissent retrouver des conditions de vie décentes car la situation humanitaire est désastreuse. 

Il faut un Etat civil – et non pas un régime aux mains d’individus qui ne songent qu’à leurs intérêt particuliers (eux qui se sont partagé les dizaines de milliards de dollars du pétrole des années 2003-2016) - il faut tout faire pour recréer une citoyenneté irakienne, a minima, pas une citoyenneté qui écrase les identités. 

La nation irakienne est une mosaïque qui doit être vue pour ce qu’elle est : une richesse. Toute la formule politique doit être repensée : il faut une réappropriation de la chose publique par les Irakiens qui doivent se saisir de leur destin. Le seul avenir de l’Irak, c’est les Irakiens.


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