mardi 17 mai 2016

IL FAUT RECONSTRUIRE LA BASTILLE : notes d'un vendredi 13 à Istanbul

Faut-il avoir peur de prendre un avion  un vendredi 13 ?

Personnellement, Je ne  suis pas superstitieux - cela coûte trop cher : et les trois vols de ce jour, Samara-Moscou/ Moscou-Istanbul / Istanbul-Erbil, étaient 20% moins chers que ceux de la veille ou du lendemain.



Juste avant de monter dans l’avion, avant de franchir la porte de l’appareil, je m’arrête et je fais un grand signe de croix. Cela jette un petit froid chez les hôtesses qui m’accueillent ou chez les passagers qui me suivent.

Que Dieu nous protège !

*

C’est un ami marseillais qui m’a initié à cette technique du signe de croix. Je l’ai trouvée très bonne et immédiatement adoptée.

Se confier à Dieu me paraît moins insensé que de se confier à ces machines volantes faillibles, entretenues par des hommes faillibles, pilotées par des hommes faillibles. Sans compter l’infaillible bêtise et méchanceté humaine de tous les fous prêts à mettre une bombe dans la soute ou un missile dans la carlingue.





J’ai du mal à concevoir que la mort causée par une bombe ou un missile puisse être immédiate et que le processus vital qui maintient mon organisme puisse être annihilé en 1 seconde voire en  1/10ème de seconde.

Mourir sans le savoir ni même le sentir ? Belle mort ou triste mort ?

*

Admirant la sagesse de mon ami marseillais, je ne compris pas qu’il puisse s’endormir  lors du décollage.

Ne savait-il pas que 80% des accidents ont lieu dans les 3 minutes qui suivent le décollage et les 8 minutes qui précèdent l’atterrissage ?



Autre scenario : catastrophe lente. Voir le réacteur prendre feu, l’aile se décrocher, sentir l’avion chuter. Savoir que l’on va mourir, sentir que l’on va mourir. Les hurlements qui emplissent sans doute la carlingue. La panique, les sphincters qui lâchent et les basses sécrétions qui souillent les habits.

Dans un tel moment : aurai-je la force de recommander mon âme à Dieu ? Je l’espère -  mais peut-être serai-je de ceux qui arrachent le parachute des mains de la grand-mère ou qui écrasent l’enfant qui bloque l’issue de secours.




Autre question, motivée par ces affreuses images de DAECH : si l’on devait m’exécuter, aurais-je la force de réciter le Notre-Père ? le Je vous Salue Marie ? ou la formule orthodoxe Jésus Christ fils de Dieu, aie pitié de moi ?

Je m’imagine à genoux, attendant le coup fatal (je préfère la balle à la lame), fixant au loin les feuilles d’un arbre, l’ombre d’un rocher, le vol d’un insecte, disant des prières ou  murmurant, au moment de la quitter, la plus belle ode à la vie jamais écrite – Sensations de Rimbaud :

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue,
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, heureux comme avec une femme.


*

Peut-être crierai-je simplement maman ?




L’action n’est-elle préférable à l’oraison ?

Saisir la chance infime – ne pas se rendre. Prendre une poignée de sable, la jeter dans les yeux du bourreau, le désarmer, l’abattre, s’enfuir. Oui, oui, comme dans un film, comme Jack Bauer, et comme tous ceux  qui préfèrent agir plutôt que languir et prier.

*

Ces pensées du vendredi 13 peuvent paraître morbides mais elles ne le sont pas. Savoir que la vie n’est pas éternelle et que la mort vient toujours : c’est la base de la sagesse.

*

« La mort est certaine, l’heure, seule, est incertaine. »



Ce que j’aime dans les appels du muezzin, c’est qu’il rappelle cinq fois par jours aux habitants que Dieu existe et que les hommes ne sont que des hommes. Des mortels.

*

En Occident, les églises sont vides et les cloches ne sonnent plus : ce qui sonne, ce sont les sonneries des portables, des tablettes et de tous ces gadgets débiles dont la finalité est de nous distraire, de nous abrutir, de nous empêcher de penser.

*

Il ne faut pas être obsédé par la mort, mais il ne faut pas non plus la nier.
La mort, c’est un peu comme le sel de la vie. Le tigre dans la savane, le loup dans la nuit, le brigand dans la forêt : le cœur bat plus vite à cette simple pensée.




Il y a six mois, jour pour jour,  la tuerie du Bataclan à Paris. Ce qui me rassure dans cette histoire, c’est qu’un des terroristes ne s’est pas fait sauter.

Comme pour toute maladie hautement infectieuse  – car le fanatisme dans sa variante islamiste est une maladie de l’âme et l’islamo-fascisme une épidémie contagieuse  – il y a des individus qui contractent la fièvre mais qui s’en sortent après quelques bonnes suées.

*

Cela me rappelle l’histoire de Zarema Moujakoeva : celle que les médias  avaient surnommée « la petite martyre de l’islam ». Devant se faire sauter dans Moscou mais ne voulant ni tuer ni mourir, la jolie tchétchène s’était rendue à la police.




Bien avoir conscience qu’à part les cadres fanatisés, fanatiques et fanatisants de DAECH, AL QAIDA, AKMI et consorts, plein de pauvres gars se retrouvent embarqués dans cette galère malgré eux.

Rachid - un élève à qui je donne des cours particuliers de français à Erbil, et ancien pilote de Mirages du temps de Saddam -  m’a ainsi parlé de ses anciens compagnons d’armes qui vivaient à Mossoul et qui ont été – sous peine de mort ou de torture - enrôlés de force par l’Etat Islamique pour servir dans la défense anti-aérienne.

Lorsque les troupes kurdes, soutenues par l’aviation américaine et peut-être française, déferleront sur Mossoul : puissent-elles se souvenir que les hommes armés qu’ils trouveront ne sont pas tous nécessairement des sanguinaires coupeurs de têtes.

Rester humain, c’est commencer par ne pas faire de l’ennemi un monstre.

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Le bien et le mal se mélangent de façon particulièrement trouble dans la zone irako-turco-syrienne, et je ne serais pas surpris de surprendre- dans un avant-poste du front de Mossoul - Corto Maltese buvant un bon verre de Raki irakien avec son ami Raspoutine.

*

La « guerre de civilisation », c’est vraiment une blague. Une triste blague. Comme si la guerre était la conséquence inévitable de différences fondamentales.

Ce n’est pas parce que tu es différent que je te tue, c’est parce que mon cœur est sombre.

Toute guerre est fondamentalement fratricide. On en revient toujours aux mythes fondateurs : Abel et Caïn, Etéocle et Polynice.





Liberté, Egalité, Fraternité, la belle devise de notre République. Mais comment les hommes peuvent-ils être frères, s’ils ne croient pas en l’existence d’un Père commun ?

Depuis Victor Hugo – le mage magnifique et Croyant merveilleux -  les habitants de la République ne croient plus en Dieu, et c’est pourquoi la République ne pourra subsister longtemps.

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On exécute le Roi, c’est-à-dire l’image de Dieu sur Terre, mais la place vide ne le reste pas et on se retrouve rapidement à adorer Staline ou Hitler, Ronaldo ou Beyoncé - autrement dit le Mal ou le néant.

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« Liberté, Egalité, Fraternité », était la devise implicite et réelle de la monarchie.

Liberté : car tous les fils de Dieu – même dans les chaînes – sont fondamentalement libres.
Egalité : car tous les enfants de Dieu sont égaux aux yeux du Père.
Fraternité : car tous les enfants de Dieu – issus du même Père - sont fondamentalement frères.

Avant il y avait LA Lumière, après il y a eu LES lumières – les lumières qui sont multiples, les lumières qui sont légions, comme le démon.

Il faut reconstruire la Bastille.





2 commentaires:

  1. Bonjour monsieur Grog,
    à part quelques imprécisions lexicales dans la prémisse qui concernent l'islamo-fascisme, c'est sans mentir un des meilleurs articles que j'ai lu ces derniers temps ! Est-ce la liberté que de se dénuder dans une église(les femen), que d'être une femme à barbe déifiée par les médias, que de dire tous la même chose ou presque ? Est-ce l'égalité quand les écarts de richesses sont sans commune mesure avec ceux de l'Ancien Régime ? Est-ce la fraternité quand dans un wagon de RER un imbécile peut agresser un voyageur sans émouvoir quiconque ?
    Il me semble bien cher Grog que vous avez encore raison !

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    1. Bonsoir cher Mahmoud, merci pour votre commentaire.
      Conchita et les femen : la triste preuve que notre époque confond liberté et débauche !
      Quant à l'Ancien régime - présenté à l'école comme l'âge sombre de la tyrannie et des privilèges - il offrait aux travailleurs regroupés en confréries ou corporations une protection réelle que les socialistes-libéraux au pouvoir sont incapables d'imaginer !
      Pour "l'islamo-fascisme", le terme me paraît pratique pour désigner les groupes qui, comme l'Etat islamique au Levant, ont fait de l'islam un outil de contrôle total et violent des populations : mais si vous avez une autre suggestion pour désigner les fanatiques musulmans, je suis preneur.
      Je viens de lire que DAECH a enterré vivants, non loin de Mossoul, 40 de ses djihadistes accusés d'avoir déserté le champ de bataille face aux peshmergas kurdes.
      Que Dieu aie pitié.

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