vendredi 1 avril 2016

Une longue escale à Istanbul - vol retour

Quelques fragments supplémentaires écrits à l'aéroport d'Istanbul dimanche dernier.





De nouveau à Istanbul, ou plutôt à l’aéroport d’Istanbul pour une escale de 7 heures.

*

Depuis 7 mois que j’habite en Irak, c’est mon 7ème atterrissage à Istanbul et je dois dire que l’arrivée sur Istanbul est absolument magnifique. De jour, le Bosphore, la Corne d’Or, les minarets, les îles de la mer de Marmara, les nuages blancs et leur ombre noire cotonneuse sur les flots, le sillage de nombreux bateaux et les cargos à l’ancre ; la nuit, la ville comme un immense tapis volant de lumières jeté sur les collines et le rivage,  feux de positions des navires, pont suspendu qui brille d’une étrange lumière verte entre l’Orient et l’Occident.

*

 Premier réflexe - à l’aéroport - d’un contemporain de l’islam religion de paix et d’amour : s’installer bien à  l’écart de la foule, à la terrasse d’un café peu fréquenté qui domine tout le terminal d’embarquement. Cette position en surplomb m’apparaît comme un perchoir relativement sûr. Je pense que si une bombe explose ce sera plutôt dans les files d’attentes pour le check-in en bas ou dans le sas bondé de contrôle des bagages.

*

Mes deux premiers vols Samara-Moscou et Moscou-Istanbul se sont passés en pleine journée. Je n’ai  mal ni au dos, ni à la tête, ni au ventre. J’ai passé de belles vacances en famille et aujourd’hui, dimanche de Pâques, Christ est ressuscité : la vie est belle. Vais-je pouvoir écrire quelques fragments ? On dit souvent que c’est la douleur qui fait écrire, or me voici un homme heureux.

*

Deux grandes sensibilités : ceux qui écrivent pour combler un vide, pour panser une blessure qui saigne, pour hurler sans tuer… les romantiques, les hommes du spleen, le mal du siècle, les survivants… Nerval, Baudelaire, Duras… Pulsion de mort. La Lune.

Ceux qui écrivent par trop plein, par débordement d’énergie. Hugo, Rimbaud, Nietzsche, Garcia Marquez, Pratt. Pulsion de vie. Le soleil.

Voilà les deux pôles qui aimantent et amarrent les sensibilités magnético-océaniques des écrivains mais entre ces deux extrêmes, on trouve bien-sûr toute une palette de motivations moins tranchées, plus légères : écrire pour le plaisir, écrire pour raconter, pour séduire,  écrire pour discuter avec un hypothétique lecteur.

Personnellement, c’est plus comme une conversation (avec Acia et Ronald) que j’envisage ces fragments.

*

J’ai écrit que je suis en terrasse d’un café mais la vérité c’est que je suis au Burger King – et qu’autour de moi quelques familles et couples dévorent des hamburgers ou pianotent sur leurs portables.
Je pourrais parler de la malbouffe, de l’exploitation animale,  de la culture catastrophique du soja en Amérique du sud mais je préfère siroter mon Pepsi-Cola en regardant les visages de ces centaines d’inconnus qui passent à mes côtés. Spectacle fascinant : le Français côtoie le Japonais qui côtoie l’Indien qui côtoie le Saoudien qui côtoie le Brésilien qui côtoie le Russe…
Allez, impossible de ne pas la lâcher, cette citation de Kipling : « East is east and West is West, and the two will never join. »
« Except in Istanbul », ai-je envie d’ajouter.

*

Je viens de croiser plusieurs gars qui ont le crâne rasé, plein d’ecchymoses, de taches de sang séché, avec un ruban noir qui cercle leur tête.
Peut-être des chiites qui se sont flagellés pour quelque cérémonie ?
Ou peut-être des chrétiens qui auraient rejoué la passion du Christ lors de la Semaine Sainte. Mais ce sont les Espagnols, non ? qui ont gardé cette tradition doloriste ? Et que feraient des Espagnols à Istanbul ?
D’ailleurs ces individus ont dans l’ensemble – à part deux ou trois Arabes – des gueules blafardes d’Européens douteux, des gueules de buveurs de bières, des gueules de supporteurs de foot anglais,  allemands, ou hollandais – tous blessés après une bagarre ?

*

 Le foot, religion des temps modernes, fait lui aussi, et comme toute religion,  couler le sang.

*

Il commence à y avoir du monde dans mon Burger King, et je me dis qu’il constituerait une cible intéressante pour un islamo-fasciste : restaurant symbole de l’impérialiste sioniste.

*

Mais en Turquie, les derniers attentats particulièrement meurtriers sont le fait d’extrémistes kurdes, nationalistes athées.

*

Méchants Kurdes de Turquie ?  Gentils Kurdes de Syrie et d’Irak ?
La morale est parfois un piètre outil pour saisir une situation déchirée, tel un marteau pour puiser de l’eau à la rivière…   

*

L’Etat islamique ces deux dernières années : 5 continents visés, 126 attentats, 2700 morts (dont 150 en France).
Beaucoup de bruit pour rien ?
Si l’on observe cela avec « l’œil du concept » cher à Hegel, on constate que l’Etat islamique n’est qu’un petit nerveux inoffensif – comparé à la route que j’emprunte, aux pulsions morbides qui me secouent, à la cigarette que je fume ou à l’alcool que je bois.
4 000 morts sur les routes en France – y-a-t’il une dizaine de portraits d’automobilistes publiés « in memoriam » chaque jour dans Le Monde ?
10 000 suicidés par an en France – le Gouvernement a-t-il déclaré l’Etat d’Urgence ?
150 000 morts chaque année du cancer - Hollande propose-t-il une révision de la Constitution ?
Nous sommes vraiment superficiels. L’Occident n’est qu’une blonde. Une vieille blonde qui flippe et qui ne fait plus bander.

*

Des français parlent un peu fort pas loin de moi, ils ont aussi remarqué ces gars aux crânes abîmés – ils me soufflent la réponse : des rugbymen.

*

J’étais très fier de ma citation de Kipling mais voilà qu’après avoir franchi le contrôle, je me retrouve dans la zone de transit avec les boutiques et les restaurants. Il y en a un qui s’appelle  TurCuisine et qui a comme slogan « The kitchen where east meets west ».
La preuve que je ne suis qu’un philosophe de comptoir !

*

La femme voilée à la table d’à côté porte un voile couleur sable qui lui cache le visage :  belle silhouette que souligne une robe longue avec des motifs floraux blancs et noirs, beau regard. Ma faible imagination se plaît à imaginer une beauté orientale protégée du regard des autres par un mari jaloux et un tissu soyeux.
Mais voilà qu’elle retire son voile…
Un visage aux traits lourds et sans grâce avale goulûment un gros burger tandis que ses  doigts avides attrapent des frites graisseuses.
La vérité comme dévoilement ? La femme voilée comme questionnement ?
Il vaut mieux parfois rester dans l’illusion sans réponses !



2 commentaires:

  1. Bonsoir Grog! Bien arrivé? Nous sommes à nouveau gâtés avec Ronald par votre prose poétique (ou la poésie en prose?) pleine de sens profond. Merci pour le dialogue qui m'interpelle personnellement et fait réfléchir.C'est sans doute votre sincérité qui dévoile votre âme et ne peut pas laisser indifférent. Quelques passages m'ont fait sourire, d'autres m'ont plutôt attristée. Quant aux femmes voilées, je suis d'accord qu'il y a souvent de l'exagération, mais d'un autre côté, quelques femmes musulmanes de mon entourage se considèrent heureuses de porter le voile, car elles se consacrent ainsi entièrement à leur mari. Normalement, nous les Russes avons la mentalité orientale, l'homme étant au dessus de la femme. Mais je ne comprends pas d'où viennent tous ces décolletés plongeants chez les femmes russes et les mini-jupes? De ce point de vue je suis plutôt solidaire avec les musulmanes. D'ailleurs, il est prouvé que l'homme est davantage attirée par une femme "habillee" que par celle à moitié nue (comme par exemple, sur une plage), car cela fait travailler son imagination et l'intrigue davantage. D'ailleurs, vous avez pu le vérifier vous-même :). Bonne continuation et à bientôt Grog, Acia

    RépondreSupprimer
  2. Bonsoir Grog,

    Merci pour ce billet de voyage, visiblement vous voyagez seul, ce qui constitue un environnement favorable pour porter de l'attention aux inconnus. Je suis désolé de votre déception quant à la femme voilée. J'avoue que comme vous j'aime parfois laisser mon imagination galoper. Comme le disait Clemenceau, le meilleur moment de l'amour, c'est quand on monte l'escalier!
    Acia, je suis désolé mais je dois vous avouer que j'aime aussi contempler les rondeurs d'une gorge suggérée par un décolleté ou les lignes pures d'une cuisse fuselée. Mon être est donc partagé entre douces rêveries et envies charnelles.Pour ce qui est du foot et de son public, nous pouvons simplement constater le non évolution de l'homme, nous sommes toujours bloqué au fameux "Panem et circenses" de Juvenal. Je ne peux résister à vous livrer sa perception de l'empire romain qui peut s'applique à nos sociétés occidentales. (extrait Wiki) "Selon lui, la Rome impériale s'est en effet transformée en une ville gigantesque, monstrueuse scène de théâtre remplie de bouffons qui s'ignorent et d'aigrefins, un lupanar. Il ne reste plus guère de choix aux vieux Latins : ils prendront la fuite et se réfugieront en province, ou devront se résoudre à faire la cour aux parvenus de tout poil, de l'empereur au gigolo enrichi. Enfin, et c'est le choix de Juvénal, ils peuvent se poster aux carrefours et hurler de rire à la vue, par exemple, d'un castrat, ancien esclave enrichi, qui peine à porter sa bague, tant la pierre est lourde !"

    RépondreSupprimer