jeudi 4 février 2016

Faut-il changer les frontières de l'Irak et de la Syrie ?

Il y avait foule jeudi dernier, à l’Institut français d’Erbil, pour assister à la conférence d’Alain GRESH intitulée  100 ans après SYKES-PICOT.

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Question brûlante en effet :

Les djihadistes de l’Etat Islamique ne font-ils pas sauter avec délectation les postes frontières entre la Syrie et l’Irak au cri de : « Sykes-Picot est mort » ?

Et le président du Kurdistan irakien Massoud BARZANI n’a-t-il pas lui-même récemment tenu les propos suivants dans divers médias : « Les leaders internationaux ont compris que les accords Sykes-Picot sont arrivés à terme » ?

Les frontières actuelles du Moyen-Orient - héritées en grande partie d’un accord secret vieux de plus d’un siècle - doivent-elles être supprimées, déplacées, redessinées ? Voilà la question que tout le monde se pose, et voilà la question à laquelle le prudent Alain GRESH – pour la plus grande déception de l’auditoire majoritairement kurde - n’a pas vraiment répondu.

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, je rappellerai qu’Alain GRESH a été pendant de nombreuses années rédacteur-en-chef puis directeur-adjoint du Monde diplomatique. Il est l’auteur de dizaines d’ouvrages dont notamment Les 100 clefs du Proche-Orient, L’Islam, la République et le monde ou encore L’Islam en question.

Je ne prétends pas ici reproduire toute la conférence mais vous faire part des éléments qui m’ont semblé les plus intéressants.

Les Français et les Anglais - optimistes quant à l’issue de la Première Guerre mondiale - décident dès 1916 de vendre la peau de l’ours et de se partager les futurs restes de l’Empire Ottoman. Cet accord secret porte le nom de ses architectes : l’anglais Sykes et le français Picot.

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Petit détail intéressant : en 1910, la puissante flotte britannique abandonne le charbon au profit du fuel. Dès lors l’approvisionnement en pétrole devient un enjeu stratégique. D’où la volonté des Anglais de contrôler Mossoul et Kirkouk.  

En 1920, l’accord secret de Sykes-Picot devient plus officiel lors du Traité de Sèvres qui fixe les zones d’influence dans les frontières actuelles : la Syrie et le Liban pour la France ; la Palestine (avec le contrôle de Suez) et l’Irak pour l’Angleterre.

Ce traité de Sèvres est connu de tous les Kurdes car il prévoyait la création d’un « Kurdistan autonome avec une vocation à l’indépendance ».

Mais la révolte en Turquie gronde : Mustafa Kemal dénonce alors le « diktat » et refuse par les armes ce traité qui envisageait la création d’un Kurdistan indépendant. Les alliés  - qui ne veulent pas entrer en guerre contre le nouvel état Turc - signent les accords de Lausanne en 1923… le Kurdistan disparaît des cartes.

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Bref, pour les Kurdes, les méchants ne sont ni Français (ouf !) ni les Anglais mais les Turcs qui ont empêché par la force l’application du traité de Sèvres (vision un peu simpliste qui oublie que de nombreux Kurdes se sont alliés à M.Kémal).

Ce qu’il faut bien avoir à l’esprit,  c’est que les frontières imaginées par Sykes-Picot n’ont jamais été vraiment remises en question. Les luttes politiques qui ont suivi n’ont pas visé à la destruction des nouveaux états créés mais bien plutôt à leur libération de la présence coloniale française ou anglaise. Et Alain Gresh d’évoquer le panarabisme des années 40-50 qui a favorisé la création des unités nationales en permettant même l’alliance de chrétiens et de musulmans comme en Egypte par exemple, ou de Kurdes et d'Arabes comme en Irak.

Après ce vaste balayage historique, tout l’auditoire attendait avec impatience l’analyse d’Alain GRESH sur la situation présente. Les Kurdes, il me semble, pensaient qu’ils trouveraient en lui un allié, une caution intellectuelle, quelqu’un qui leur dirait « le Kurdistan indépendant est une idée juste, vous avez raison de vous battre pour réparer l’injustice liée à la non-application du Traité de Sèvres, etc. »

Que Nenni.

Douche froide.

Après avoir dit que la plus grande ville kurde au monde était Istanbul et qu'un petit Etat  (car le Kurdistan - irakien - ce n'est pas bien grand) n'était pas nécessairement une bonne chose à l'heure de la mondialisation, Alain GRESH a développé un parallèle entre l’éventuelle indépendance du Kurdistan et la situation actuelle de guerre civile au Sud-Soudan. Comparaison bien péjorative pour le peuple peshmerga.

Enfin, pour bien enfoncer le clou, il a avancé l’idée que l’Etat-Nation – qui a causé tant de souffrances au 19ème et au 20ème siècle – était un idéal périmé et dangereux pour lequel il ne valait pas la peine de mourir et que l’heure devait être au dépassement du nationalisme, à la coexistence pacifique et à l’acceptation de la diversité : les dents grinçaient dans la salle.

De toute évidence, l’ancien directeur du Monde diplomatique n’a pas cherché à flatter son auditoire ! Une certaine forme de courage et d’intégrité, non ?

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