jeudi 5 février 2015

A l'Est du nouveau !


François Hollande et Angela Merkel se préparent à rencontrer Poutine à Moscou. 




Cette rencontre va-t-elle mettre un terme à la guerre en Ukraine ? et à la guerre froide qui oppose les USA+UE à la Russie depuis plus d'un an maintenant ? Espérons-le.

J'imagine que cette initiative européenne ne va pas plaire aux Américains, ni à Joe Biden, mais pour parodier la délicate diplomatie américaine lors de la crise ukrainienne : Fuck the US !

Ci-après la remarquable analyse de la situation en Ukraine par un officier français vivant à Moscou.



Les deux dernières semaines ont connu une évolution notable de la situation en Ukraine, sur le plan militaire, mais aussi sans doute sur le plan politique. Et il est possible, c’est juste une hypothèse que j’essaierai d’éclairer, que nous arrivions au terme d’un conflit qui n’a que trop duré. En tout cas il me semble que nous sommes à un tournant et que les protagonistes divers vont être obligés de se dévoiler. Enfin un peu plus qu’ils ne l’ont fait déjà.

A ce propos, et avant d’entrer dans le vif du sujet, quoique finalement ceci est explicatif de ce qui se passe, je tiens à signaler que très récemment, notre prix Nobel de la paix Obama, aussi adulé en Europe qu’il est honni dans son propre pays, vient de déclarer de façon publique, j’aurais pu dire révéler pour ceux qui n’osaient pas s’en douter, que les Etats-Unis ont initié le putsch qui renversa le gouvernement légal d’Ukraine et que la Russie « prise de court » n’a fait que réagir à cela. Vous pouvez trouver cette déclaration ici à partir de la première minute de l’interview dont voici la retranscription avec traduction :
“ …and since Mr. Putin made this decision around Crimea and Ukraine — not because of some grand strategy, but essentially because he was caught off-balance by the protests in the Maidan and [Ukraine's then-President ViktorYanukovych then fleeing after we had brokered a deal to transition power in Ukraine...» (“... et dès lors que Mr. Poutine prit sa décision concernant la Crimée et l’Ukraine, – non pas selon un projet de grande stratégie mais parce qu’il avait été pris de cours par les protestations du Maidan suivies de la fuite de Ianoukovitch après que nous ayons arrangé un accord de transition de gouvernement en Ukraine...”)
Ce n’est guère un scoop. Les interceptions d’une conversation téléphonique entre Nulland et l’ambassadeur des Etats-Unis en Ukraine avant le coup d’Etat et dont on n’a retenu que le fameux « fuck the UE ! » au cours de laquelle « Klitch » était invité à s’effacer au profit de « Yats », nous révélait déjà le rôle des Etats-Unis dans le processus de déstabilisation de l’Ukraine. Mais au moins, et c’est quand même important, Obama en arrive à déclarer que la Russie n’avait pas d’intentions d’annexions territoriales et n’a fait que réagir à une situation qui l’a prise de court, selon sa propre expression. Du coup tout ce discours accusateur vis-à-vis de Poutine et de ses intentions impérialistes ne tient plus guère. On notera au passage que la date des événements a été choisie avec attention puisque tout cela se déroulait au moment des jeux olympiques de Sotchi, le coup d’Etat ayant été précipité par le meurtre de manifestants par des tirs dont l’origine reste douteuse, c’est un euphémisme. Mais à ce sujet, d’enquête il n’y a pas eu, et d’enquête il n’y aura pas. Ainsi que pour le meurtre de manifestants anti-pouvoir ukrainien à Odessa qui a beaucoup moins ému les médias occidentaux que les récents morts de Marioupol sans doute bien plus importants, aux yeux des mêmes médias et de l’occident que les victimes régulières de Donetsk et autres lieux des territoires sous contrôle séparatiste. Les tirs meurtriers contre les écoles (le jour de la rentrée scolaire), contre les hôpitaux, contre les bus, contre les quartiers d’habitation,…, relèvent pour nos médias du simple fait divers sur lequel il ne convient pas de s’attarder. Marioupol, c’est autre chose !
Mais au-delà comment peut-on caractériser ce conflit qui selon Kiev consiste en une élimination de terroristes, rien moins que ça, tandis que l’armée et les milices détruisent systématiquement les infrastructures essentielles à l’économie de l’Ukraine ? Cette guerre, car c’en est une, a à cet égard les allures d’une guerre classique, pays contre pays. Qui oserait imaginer sinon qu’un Etat détruise son propre potentiel économique. Chaque obus qui tombe sur une mine de charbon ou une usine devrait être considéré comme une catastrophe par ceux qui contrôlent ceux qui le tirent, réduisant les possibilités d’un redressement futur. Rien que ça devrait amener à quelques réflexions ceux qui « traitent », les guillemets s’imposent, de cette actualité et à des interrogations sur la vraie nature de cette guerre et les intentions de ceux qui la mènent.
Mais voilà, le choix a été fait de traiter l’information sous un angle délibérément orienté, en choisissant de présenter les événements sous un angle moral, avec des gentils et des méchants. Un peu de la même manière qu’on nous a vendu la guerre en ex-Yougoslavie puis au Kosovo, avec les méchants Serbes et les gentils musulmans. C’est peut-être de l’amateurisme. Mais c’est peut-être aussi délibéré. Je penche pour la seconde option bien évidemment, même si la facilité semble être devenue une règle dans le journalisme en général (donc sauf exceptions). L’information est devenue outil de propagande, en France notamment. Lisez les articles de nos « spécialistes » Russie au Figaro ou au Monde, c’est affligeant et depuis longtemps. Même leurs observations de la vie quotidienne me font parfois douter que je vis là où je vis. C’est juste scandaleux.
La vision exposée de ce conflit est donc évidemment simpliste même si elle ne peut que satisfaire ceux qui ont conservé un réflexe anti-russe, confondant Russie et URSS, ou ceux qui reprocheront toujours à Poutine d’avoir redonné une place importante à la Russie sur le plan international et d’avoir restauré une fierté nationale bien entamée sous l’ère Eltsine. L’Europe s’étant soumise de façon volontaire et honteuse à la doxa atlantiste, du moins c’est mon avis, l’attitude de la Russie est considérée comme un affront. Et peut-être même un risque au sein des pays de l’UE dont les dirigeants européistes et atlantistes béats peuvent constater, sans doute avec effroi, que l’image de Poutine finalement n’est pas si mauvaise que ça au sein de leurs populations à cause de ce qu’il incarne. Et en France, d’après mes nombreuses lectures, c’est loin de ne concerner que les électeurs du front national comme on voudrait nous le faire croire. Mais ce billet n’est pas là pour analyser le phénomène en profondeur. C’est un peu du même ordre que cet engouement pour la victoire de Syriza en Grèce, tandis que ce sont 40 milliards, pris dans nos poches, qui sont en jeu.

Mais venons-en plutôt à la situation sur le terrain.
Dès lors que la Russie, même prise de court, n’a pas tardé à réagir, dès lors qu’il fut compris qu’elle ne céderait pas sur ses intérêts considérés comme vitaux, et l’annexion, d’ailleurs davantage un retour, de la Crimée fut une expression radicale de ce refus d’hypothéquer l’avenir du pays, nous devions entrer censément dans une longue phase d’hostilités permettant de dérouler une propagande justifiant des sanctions. L’histoire récente de l’Ukraine, depuis la révolution orange, des cartes électorales pour le moins explicites, démontraient que ce pays était tiraillé entre deux tendances. Les mesures vexatoires adoptées dès sa prise de pouvoir par le gouvernement de transition dont, rappelons-le, étaient membres des nostalgiques du nazisme, toujours présents d’ailleurs, ne pouvaient qu’inciter à un conflit opposant ceux qui se sentaient de culture russe et les autres. Je dis « les autres » de façon volontaire car derrière ce qu’on appelle pro-occidentaux se dissimule une variété de groupes d’individus ayant des perceptions très différentes de la situation. La faible participation aux dernières élections présentées comme une forte adhésion à l’idéal occidental par nos médias (c’est un peu comme si on disait la France très favorable à l’idéal frontiste après les élections européennes), et d’un point de vue « pratique » la difficulté de réaliser les objectifs de la conscription, j’y reviendrai, indiquent clairement que le gouvernement de Kiev et sa politique à l’est notamment suscitent une adhésion assez mitigée. Demeurons polis !
Reste que le gouvernement de Kiev n’indique pas de volonté d’infléchissement dans une politique répressive vis-à-vis de l’est séparatiste, même si par ailleurs l’échec sur le terrain est manifeste. Il n’y a guère que quand ça sent le roussi qu’il consent à des négociations, voire qu’il les appelle de ses vœux, histoire de se requinquer pour pouvoir repartir plus tard à l’assaut du bastion séparatiste. A cet égard il me paraissait évident que la dernière réunion du groupe de contact à Minsk se traduirait par un échec. Les séparatistes en situation de force, en phase de prendre une ville d’importance stratégique (Debaltsevo – voir carte) et d’obtenir la reddition de 8 à 10000 militaires ukrainiens, n’y avaient, n’y ont aucun intérêt. Outre le symbole, outre la honte infligée au pouvoir de Kiev, ainsi que le montre la carte la prise de cette enclave apparait comme un préalable à l’établissement d’une ligne de front cohérente permettant éventuellement l’application d’un cessez-le-feu.


Désolé pour la qualité de l’image. Debaltsevo, c’est le saillant blanc dans l’ensemble rose.

Et c’est peut-être cette bataille qui va être la clé du conflit. Une bataille qui peut soit être la dernière, soit être la première de quelque chose de bien plus grave.

Ainsi que je l’ai évoqué plus haut, la volonté du peuple ukrainien de se battre pour conserver l’est du pays semble être battue en brèche par les piteux résultats de la conscription rendue obligatoire par Porochenko. La mobilisation générale est un échec. Pas davantage que 20% des conscrits convoqués ont répondu à l’appel, les autres préférant souvent fuir leur pays pour aller notamment se réfugier en Russie ! Avec une telle « hargne » à se battre on comprend que le conflit à l’est est perdu… si l’Ukraine compte uniquement sur elle-même. D’autant plus qu’à l’est les séparatistes ont déclaré de leur côté souhaiter mobiliser 100000 hommes. Et il semble que leurs chances d’y parvenir sont bien plus fortes que du côté ukrainien. Dans ces conditions, alors que la défaite de l’armée ukrainienne est de plus en plus probable, il semble illusoire de compter sur un nouveau cessez-le-feu. Et alors que des mouvements protestataires émergent de plus en plus du côté de l’ouest, cette défaite peut signifier la fin du régime de Kiev dont il est désormais peu pensable qu’il soit accepté pour conduire un processus politique de normalisation. Trop de rancœurs et de haines se sont accumulées pour qu’il puisse revendiquer cette possibilité. On négocie difficilement avec les assassins de ses frères, de de ses sœurs, de ses enfants.
Dans ces conditions l’occident va devoir se dévoiler rapidement et montrer quel prix il est prêt à payer pour que l’Ukraine conserve son territoire. On parle certes de livraisons d’armes létales dont on devine qu’elles ont déjà eu lieu sous forme au moins de munitions. Mais outre le fait qu’une partie de ces armes risque de compléter l’arsenal séparatiste qui s’est déjà largement servi dans les matériels de l’armée ukrainienne, les armes importent peu s’il n’y a personne pour les servir. Certes des mercenaires sont déjà sur place, notamment ceux d’Academi (ex Blackwater) sans doute payés par Kiev. Non, je plaisante. Mais ça risque de ne pas suffire. Par ailleurs dans ces conditions il est probable et même davantage que la Russie fournira des équipements modernes aux séparatistes dont ils ne disposent pas pour l’instant.
Faut-il alors envisager une intervention armée de la part de l’Otan ou de pays de l’Otan ? Je n’y crois guère. Le risque est trop grand et la volonté des occidentaux, « ceux de l’ouest » me semble un peu branlante à ce niveau. Dans ces conditions les occidentaux « de l’est » en resteront au niveau des aboiements dont ils sont coutumiers. Mais sait-on jamais ? Auquel cas c’est un beau feu d’artifice qui se préparerait en Europe et sans doute au-delà. Même si les probabilités d’un tel scénario sont faibles, il ne faut jamais négliger les effets d’une provocation, d’une perception erronée de la menace suite à un élément ponctuel. N’oublions pas que la guerre froide à quelques occasions connues ou moins connues a bien failli dégénérer en catastrophe mondiale. La prudence reste donc de mise.

Mais restons optimistes et voyons ce qui pourrait se produire. Je pars bien sûr de l’hypothèse d’une victoire des séparatistes qui, au moment où j’écris, semble être le scénario le plus probable.
Bien évidemment dans un premier temps on continuera à accabler la Russie de tous les maux, puisque c’est la cible réelle, l’Ukraine n’étant dans cette affaire qu’un prétexte, pour le grand malheur d’un peuple à qui on a imposé des dirigeants soit fanatiques, soit complètement détachés des intérêts de leur pays, leur royaume étant leur compte en banque, à l’étranger évidemment. Lisez un peu la biographie de Porochenko pour comprendre la fiabilité du personnage. Il a bouffé à tous les râteliers politiques en s’en mettant plein les poches. Un homme aussi intègre que la princesse du gaz Timochenko. Et c’est une belle référence ! C’est ça la grande calamité des Ukrainiens, d’avoir été dirigés depuis leur indépendance et sans discontinuité par des corrompus notoires, cela facilitant évidement les ingérences étrangères. Donc on construira une histoire expliquant la victoire des séparatistes par une aide massive, et même une participation déterminante de la Russie. On reparlera de sanctions, mais dont la portée finalement restera limitée du fait de fissures de plus en plus visibles dans le bloc européen, chaque pays mesurant l’impact négatif pour lui de cette politique de sanctions. Et puis, après tout, on ne peut guère se passer de la Russie dans le règlement de certains dossiers comme la Syrie ou l’Iran, et son aide dans la lutte contre le terrorisme islamique parait indispensable. Sans parler évidemment de ses matières premières. On ne peut pas non plus dire que la politique des sanctions a atteint ses buts ou du moins son but ultime qui est de renverser Poutine sans doute pour le remplacer par un personnage plus accommodant. L’ivrogne Eltsine convenait parfaitement à tous ceux qui pensaient faire main basse sur les richesses de la Russie. Au contraire, au niveau intérieur Poutine s’est renforcé trouvant une popularité réelle inespérée. En même temps ces sanctions auront ouvert d’autres perspectives à la Russie, et pas seulement une réorientation des flux gaziers. Elles auront permis de réorienter une politique industrielle, agro-alimentaire, économique la faisant enfin sortir de cette malédiction qui touche de nombreux pays qui ont fait de leur sous-sol une rente. Ça portera ses fruits dans quelques années. Donc à moyen terme, il semble que la Russie devrait sortir renforcée de cette politique de sanctions. Mais pas l’Europe ! Il faudra du temps avant que des relations teintées d’autre chose que d’intérêts mercantiles, économiques, réapparaissent. L’Europe, malgré toutes les raisons, culturelles, historiques, qui auraient dû militer à un traitement du problème sous un autre angle, ne peut plus guère être considérée par les Russes comme un partenaire fiable. Pas seulement par le gouvernement, mais par une population pourtant ouverte au monde occidental mais qui n’a pas compris des réactions considérées comme injustes, simplement calquées sur celles américaines. Mais de celles-là on ne s’étonne guère là-bas.


Et l’Ukraine là-dedans ? L’artificialité de ce pays (voir mon billet datant d’il y a presque un an) s’imposera. C’est un retour vers le passé, vers cette époque du tournant des années 20 du siècle précédent, quand la jeune république ukrainienne indépendante pour la première fois de son histoire s’est auto-détruite par une guerre civile qui a duré tout le temps de cette indépendance. Et donc une partition de fait semble être la conclusion logique de cette crise actuelle. On trouvera sans doute une organisation juridico-politique juste pour les apparences, pour laisser penser que ce pays existe toujours, pour sauver la face. Mais dans les faits il faudra bien traduire cette réalité que des gens ne peuvent plus vivre ensemble après ce qui s’est passé. Mais c’est la seule victoire militaire des séparatistes qui peut permettre cette solution qui, humainement au moins, semble la moins mauvaise. Cette victoire militaire semble à portée de main. Tout va donc peut-être se jouer dans les prochains jours.

Merci mon commandant pour ce bel article, c'est long mais c'est bon !



 Pour en savoir plus sur cet officier français, c'est par ici :

expat-spb.blogspot.ru



2 commentaires:

  1. Je n'ai pas tout lu mais je recommande les articles et le site personnel de Jacques Sapir dont les analyses sont très équilibrées sur l'Ukraine. Encore une fois, les Européens sont les dindons de la farce américaine. Les Russes souffrent déjà des conséquences catastrophiques de la crise (chute du rouble, régression probable du PIB...) !

    RépondreSupprimer
  2. Bonsoir Mister Lakama,
    Heureux de vous voir de retour sur le blog. En effet nous sommes les dindons, les turkeys, que les USA veulent s'offrir pour faire durer leur Thanksgiving. Quant aux analyses de Sapir, tout à fait d'accord avec vous, elles sont de première qualité.

    RépondreSupprimer