mercredi 19 novembre 2014

DISNEYGRAD vs LENINELAND

Cet été, avec ma fiancée, nous avons dû quitter notre oblast et monter en train à Moscou pour récupérer divers documents en vue de notre mariage. Nous avions du temps mais pas beaucoup d'argent. Que faire sans roubles ni kopecks à Moscou ? Les parcs ? bien-sûr ! Ils sont nombreux, ils sont beaux, ils sont verts, ils sont frais, et nous en avons bien profité. Mais j'avais aussi envie de voir le mausolée de Lénine, ouvert du lundi au vendredi de 10h à 13h et gratuit (le contraire serait un comble pour le père de la révolution communiste, non ? )
La perspective de la visite d'un tombeau n'emballait pas franchement ma dyevouchka mais en insistant un peu je réussis à la convaincre.

Que je le dise tout de suite, je ne suis ni communiste ni marxiste-léniniste. Pour moi, le communisme (comme l'islamisme) n'est qu'une hérésie chrétienne : une branche pourrie de l'arbre de Vie, une branche morte et mortifère. A ce titre, la momie de Lénine me semble en dire plus sur l'essence du communisme que toute l'oeuvre de Marx.

Craignant une foule énorme, nous arrivâmes en avance.

La place Rouge, à 8 heures 30 du matin, était vide.
Ciel bleu curaçao enivrant.
Nuages blancs et gonflés à la barbe à papa.
Murs du Kremlin rouges-sorbet à la framboise.
Basilique Saint Basile avec ses bulbes multicolores comme un énorme plateau de macarons et de choux à la crème.



La seule chose peu appétissante, c'était le mausolée, lui, tout carré, tout marbré, tout plat, tout sombre, tel un quatre-quart oublié au four, brûlé, ratatiné.



La queue commençait une centaine de mètres plus loin.
Quelques touristes japonais étaient déjà-là, casquette sur la tête, appareil photo à la main, mais à part eux, il n'y avait pas grand monde. Ambiance militaire. On passe un portique de sécurité et les gardes ne rigolent pas. On longe l'enceinte du Kremlin le long de laquelle sont enterrés les héros de l'URSS.  Je dois dire qu'à part Gorki, Brejnev, Youri Gagarine et Inès Armand, la maîtresse française de Lénine, je n'en connais aucun.
Ah si, lui je le connais.
Mais je ne pensais pas le trouver-là.
C'est une drôle de surprise...
Je croyais que Kroutchev avait "destalinisé" son cadavre, l'avait "benladenisé"dans une vallée du Caucase ou en mer de Barents, mais non, il est bel et bien là au centre de Moscou, au coeur donc de la Russie, le Petit Père des Peuples, l'ogre Staline.

Devant nous, il y a une Japonaise avec un sac Walt Disney. Difficile de ne pas la remarquer avec sa casquette rose, son énorme zoom et sa démarche de canard. On dirait Donald Duck !
A l'entrée du mausolée, un des garde la siffle, elle sursaute, il lui fait comprendre qu'elle doit retirer sa casquette et ranger son appareil.
Tout en entrant dans l'édifice, elle range sa casquette, et ouvre son sac Minnie pour y glisser son appareil, mais - la pénombre aidant -  elle ne fait pas attention et rate une marche. Elle tombe en avant et s'étale au pied de deux statues de cire, des gardes de la Révolution dont seul le visage blanc et blafard est éclairé. Mais alors qu'elle se relève péniblement, les statues de cire - horreur ! - s'animent et la saisissent. Elle pousse un cri, et nous même sursautons avant de réaliser que ces statues de cire sont en fait les sentinelles bien vivantes du tombeau de Lénine.


Nous pensions venir visiter un monument historique, nous nous découvrons en pleine fête foraine, dans la meilleure attraction, le train fantôme ! Nous réprimons une terrible envie de rire et descendons plus avant un pieu et une gousse d'ail à la main dans le tombeau de Dracula Lénine.

Nous passons devant plusieurs sentinelles sans frémir.

Il fait froid, il fait noir et tout à coup - semblable à la sorcière du film Viï dont le cercueil lévite au milieu de la chapelle




 flottant au milieu de l'obscurité sur un tapis magique : la momie de Vladimir Ilitch Oulianov. 




Allongé dans une cage de verre, avec une barbe de trois jours et un complet trois pièces, il dort.
Nature, berce-le chaudement, il a froid !

Les embaumeurs ont fait du beau travail. Difficile d'imaginer que les lèvres et les paupières sont cousues et que les yeux, arrachés, ont été remplacés par des prothèses qui ne risquent pas de s'enfoncer dans les orbites. Depuis presque un siècle,  les taches de moisissures et de charogne sont effacées grâce à des bains de quinine, de phénol et d'acide acétique. Quant à la couleur de la peau, blanchâtre mais non cadavérique, c'est au peroxyde d'hydrogène qu'on doit ce rendu. Pour le cerveau, il est coupé en fines lamelles et baigne dans un bain de formol dans quelque université moscovite.

Quel dommage qu'on ne puisse - avant d'accéder au sarcophage - traverser le laboratoire des doublures. Cela permettrait d'accentuer l'atmosphère macabre de la visite. En effet, ce labo de l'horreur (qui hélas se trouve ailleurs dans Moscou ) contient plus de 40 cadavres, 40 clones, 40 cobayes sur lesquels sont testés les processus d'embaumement. 





Le cerise sur le gâteau pour le "Lénine-train-de l'horreur" serait de diffuser en boucle des extraits audio de son discours de Penza de 1918.

"Pendez 100 koulaks, et pendez-les de telle sorte que les gens les voient !
Publiez leurs noms !
Emparez-vous de leur grain !
Faites cela de façon qu'à des centaines de lieues à la ronde les gens voient, tremblent, sachent et se disent : ils tuent et continueront à tuer les koulaks.
Soyez sans pitié, c'est à ce prix que la Révolution triomphera !
Pendez 100 koulaks, et pendez-les de telle sorte que les gens les voient !"

La visite est déjà finie. Nous remontons à la surface et retrouvons avec bonheur la lumière et la chaleur.

Le Mausolée de Lénine, on en a pour son argent !






1 commentaire:

  1. Monsieur Prat:

    Je m´appelle Guillermo de la Mora Irigoyen, je vous cherche depuis quelques mois sur l´internet. Je suis un étudiant de philosophie mexicain, tout comme traducteur des ouvrages littéraires ou philosophiques du français á l´espagnol. J´ai même traduit un partie de votre "Corina, l´anagramme de Cioran" (que j´ai trouvé comme un bijoux caché dans le centre culturel roumain á Paris) tout comme des ouvrages de Roland Jaccard et des inédits de Cioran á l´espagnol. Je voudrais vous contacter par courriel electronique pour vous demander quelques questions techniques concernant des droits de traduction.

    Je vous remercie pour l´attention

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