mercredi 24 septembre 2014

LE LIVRE IMPROBABLE : Les Monstres sacrés de COCTEAU

Je rappelle la définition du "livre improbable" : ce livre que vous n'auriez jamais imaginé lire et que vous lisez quand même !

En traînant à l'Avtobiblioteka de Togliatti, je suis tombé sur une pochette contenant de mauvaises photocopies d'une pièce de Jean Cocteau, intitulée Les Monstres sacrés. 
Je dis "mauvaises photocopies" car le texte du quart inférieur de chaque page manquait et avait été complété à la main de façon plus ou moins lisible par deux écritures différentes.

Comment ce texte était-il arrivé là ? Je l'ignore !



Je connais un peu Cocteau - j'ai lu Les Enfants terribles, Les Parents terribles, La Voix humaine, Opium, et quand j'étais lycéen j'ai même joué le rôle d'Oedipe dans La Machine infernale - mais je n'avais jamais entendu parler de cette pièce écrite pendant l'Occupation, en 1940.

Alors forcément, je l'ai lue.

Esther, une actrice célèbre, apprend que Florent, son mari, la trompe avec une jeune actrice, Liane. Le monde d'Esther s'écroule mais elle va essayer de le reconstruire. Voilà pour l'histoire que ne brille pas par son originalité. La pièce oscille entre drame familiale et bon gros boulevard avec maîtresse cachée dans le placard.
L'originalité des Monstres sacrés, réside en fait dans tout ce qui a trait au "théâtre dans le théâtre".


Pour vous, ci-après, un petit best of des répliques !

LIANE : Je n'aime pas beaucoup la pièce.
ESTHER : Mon petit, c'est notre drame. Ou bien un rôle magnifique et pas de pièce, ou bien une bonne pièce qui nous mange. Quand trouverai-je une bonne pièce avec un bon rôle ? Je me le demande.
(acte I, scène 3)

LIANE : Et tout à coup, en vous voyant, en vous écoutant, j'ai compris que le théâtre était quelque chose de ... religieux.
ESTHER : Moi qui ai joué comme une machine... et une machine qui marche mal.
LIANE : Vous l'avez cru. Mais vous répétez machinalement des prodiges qui vous habitent et qui agissent. Vous voyez le résultat.
ESTHER : Vous me rendez un peu de courage. Je croyais avoir été ignoble. Les acteurs adorent les compliments. Vous me faites plaisir.
(acte I, scène 3)

ESTHER : Moi, voyez-vous, ma petite, je suis une femme qui aime son mari et son fils, en sourde, en aveugle. Je n'ai que du bonheur. Le reste, les drames, les intrigues, les mensonges, la malice, c'est pour le théâtre. Il est possible que je me débarrasse au théâtre de tout ce que je déteste dans la vie. Rentrée chez moi, je redeviens une brave idiote, avec un mari célèbre et un fils ingénieur, marié en Ecosse.
(acte I, scène 3)

ESTHER : Il est rentré à la maison avec des mensonges. Il m'a joué la comédie. Or, ce que j'adorais chez Florent, c'est qu'il jouait la comédie au théâtre et que je l'en croyais incapable à la maison. Ne plus croire un être, c'est la fin du monde. Ce n'est pas notre amour qui est en ruine ; un amour résiste à d'autres chocs.
C'est notre bonheur. Je me disais : "Florent joue Néron, c'est cocasse". Maintenant je me dirai : "Florent joue Néron. C'est son rôle. Il est normal que ce rôle le tente. Il peut dissimuler, tromper, tuer." Je n'ai pas perdu Florent et son amour. J'ai perdu la sécurité, le calme, la paix de l'âme. Il va falloir aimer comme dans toutes ces affreuses pièces que je joue et qu'il joue, au lieu de s'aimer sans intrigue, sans sujet, sans péripéties - au lieu de s'aimer bêtement et merveilleusement. Voilà le couteau que vous m'avez enfoncé dans le coeur, ma petite Liane, un couteau de théâtre, un couteau de magasin d'accessoires, le pire de tous.
LIANE, sophistiquée : Et ne savez-vous pas si ce bonheur trop calme, trop sûr, ne l'a pas écarté et poussé vers les intrigues ?
ESTHER : Méfiez-vous du théâtre dans la vie. Un grand acteur fait son métier sur les planches. Un mauvais acteur joue dans sa vie. Savez-vous quel est le plus mauvais acteur qui existe ? C'est le chef qui, pour jouer un rôle et tenir la vedette du monde, n'hésite pas à faire tuer des millions d'hommes. La grandeur du théâtre, c'est que ses morts se relèvent à la fin. Mais les victimes du théâtre de la vie ne se relèvent pas à la fin.
(acte I, scène 5)

FLORENT : Tu te trompes Liane. Le théâtre et le cinéma se tournent le dos. La beauté au théâtre, son miracle, c'est que nous pouvons y être enthousiasmés par un gros Tristan et par une vieille Yseult. A l'écran, Tristan doit avoir l'âge de Tristan, et Yseult l'âge d'Yseult. On découpe et on recolle leurs jeunesses jusqu'à ce qu'elles donnent le change. Au théâtre, il faut jouer, vivre, mourir ; les Oedipe, les Oreste, les Ruy Blas, les Roméo, les Juliette, les Célimène exigent une longue habitude des planches.
(acte III, scène 3)

ESTHER : Moi, ce que j'aime au théâtre, c'est le recul, le mystère. J'aime tout ce qui lui donne de la solennité, tout ce qui nous sépare du public. J'aime les trois coups, le rideau rouge, la rampe (...) Je reconnais que le cinéma exige une belle âme. Les yeux deviennent des fenêtres. On voit ce qui se passe dans la maison.
(acte III, scène 5)


Apparemment la pièce est parfois jouée !


Et vous, chers lecteurs, quel livre improbable avez-vous lu récemment ?


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