lundi 15 septembre 2014

avec Céline, d'un été 14 l'autre : de la place Clichy à Donetsk

Le propre des grands textes, des KlassiKs, c’est d’être inactuels, intempestifs : toujours brûlants.

En lisant cet extrait du Voyage au bout de la nuit, de Céline, qui raconte les premiers jours de combats de 14/18, on peut vraiment se demander s’il n’a pas été écrit il y a quelques jours à peine par un jeune Ukrainien embarqué malgré lui dans la guerre.



Tardi illustre Le Voyage au bout de la nuit



Moi d’abord la campagne, faut que je vous dise tout de suite, j’ai jamais pu la sentir, je l’ai toujours trouvée triste, avec ses bourbiers qui n’en finissent pas, ses maisons où les gens n’y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle part. Mais quand on y ajoute la guerre en plus, c’est à pas y tenir. Le vent s’était levé, brutal, de chaque côté des talus, les peupliers mêlaient leurs rafales de feuilles aux petits bruits secs qui venaient de là-bas sur nous. Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse, mais tout en nous entourant de mille morts, on s’en trouvaient comme habillés. Je n’osais plus remuer.
Le colonel, c’était un monstre ! A présent, j’en étais assuré, pire qu’un chien, il n’imaginait pas son trépas ! Je conçus en même temps qu’il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l’armée d’en face. Qui savait combien ? Un, deux, plusieurs millions peut-être en tout ? Dès lors ma frousse devint panique. Avec des êtres semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment… Pourquoi s’arrêteraient-ils ? Jamais je n’avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses.
Serais-je le seul lâche sur la terre, pensais-je. Et avec quel effroi !… Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ? Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! décidément, je le concevais, je m’étais embarqué dans une croisade apocalyptique.
On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? A présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé.

1914-2014 ? Le progrès ? La régression ? Le sur-place ?


Plutôt qu'une flèche tendue vers un mieux, l'Histoire nous apparaît comme un serpent verdâtre la gueule pleine de venin et qui se mord  la queue goulûment.




5 commentaires:

  1. Semaphorum
    Ton serpent est l’Ouroboros, il figure par exemple sur la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 (juste sous le titre), et on en trouve dès l’Égypte ancienne et c'est évidemment très symbolique))

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  2. Merci Semaphorum pour ce commentaire.
    Je n'avais jamais remarqué ce serpent qui se mord la queue sur la Déclaration des droits de l'homme. Et je suis surpris par ce symbole qui semble contredire la croyance des hommes du XVIIIème siècle pour qui l'Histoire était un processus linéaire orienté vers un mieux.
    Peut-être ce serpent impuissant est-il la version laïque de la vierge qui écrase le Serpent. La Raison triomphant de l'ignorance et de la superstition.
    Peut-être est-ce aussi l'expression d'un bémol à l'optimisme béat des Lumières, d'un doute ?
    Sade n'est-il pas contemporain de Kant ?
    Et Condorcet, l'auteur des "progrès de l'Esprit humain" n'a-t-il pas fini sur l'échafaud de la Révolution qu'il appelait pourtant de ses voeux ?
    Si quelqu'un en sait plus sur l'ourobos, je suis preneur !

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  3. Cher Grog,
    L'Ouroboros est en effet un vieux symbole égyptien qui comme le scarabée est lié au temps, les grecs l'ont hérité d’eux et fidèles à leur esprit ils en ont fait une belle spéculation cosmogonique sur le temps que vous trouverez chez Platon qu’imaginait son démiurge comme une sorte de serpent circulaire. Héraclite, puis Zénon et surtout Chrysippe, son concept d’ekpurosis, s’en sont servi pour parler de « l'éternel retour », idée rendu populaire, quoique bien maladroitement, par Niezsche.

    Cependant vous ne trouverez aucun fatalisme dix-neuvièmiste chez eux, cette circularité d'après eux est la cause d'un équilibre "nécessaire" qui tend vers le bien, un renouvèlement donc.

    Quant à son inclusion sur la Déclaration des droit de l'homme j'ose avancer l'hypothèse qu’en plus de l’idée d’un renouvèlement attaché à cette image, les auteurs ont pris l’idée d’une vignette apparue déjà dans l’antiquité dans un texte attribué à Zosime le gnostique, non pas l’historien, où l'on voit l'Ouroboros et l'inscription: "L’un est tout ». Ceci reste à confirmer.

    Obscuris vera involvens

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  4. Cher Obscurisverainvolens, c'est un plaisir de vous revoir sur le blog. Merci pour toutes ces précieuses informations !

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  5. La symbolique du serpent est reprise par les révolutionnaires de 1789 par le fait que les "francs-maçons" ont "porté" cette révolution. Ne pas oublier qu'une partie de la haute aristocratie dirigeait des loges en France. Cette symbolique vient des royaumes d'Ur, autrement dit bien avant l'Egypte et la Grèce antique.

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